Camera con Vista (a text in french)

À force de miniaturiser les composants, on en est venu à ces minuscules caméras vidéo que l’on tient à la main. Occasion pour l’indépendant de renforcer son autarcie, pour l’industrie de baisser ses coûts de production. Tout le monde est content. C’est une expérience singulière que l’usage de ces machines. Après plusieurs voyages de tournage dans un champ plutôt documentaire, ça fait gamberger. Point de départ.

La caméra est trop petite pour reposer sur l’épaule. C’est donc la main et l’avant-bras qui la portent. Difficile de relier l’oeil à la main. Regarder est un mouvement, qui engage le corps vers l’extérieur mais tire en même temps vers l’intérieur, parfois jusque dans le cou et le dos, le regard tirant sa tension de la poitrine où ça respire. Difficile de loger cet élan dans la main, qui caresse plus qu’elle ne vise. On finit par repousser les nerfs de l’oeil jusque dans l’avant-bras et les doigts. On la sent, la pensée qui se déplace dans le corps. Étranges crampes localisées. Les avant-bras et les doigts sonnés en fin de journée. Difficile de devenir une danseuse balinaise.

Seule la main fait corps avec la machine. Plus besoin d’appuyer le visage sur l’oeilleton pour empêcher la lumière d’y entrer comme dans les caméras film. L’écran qui se déplie sur le côté de la machine permet même de voir le cadre sans être collé à la caméra. Du coup, hormis le bras droit, le corps jouit d’une bizarre liberté, qui lui permet d’exprimer des choses. De plus, comme la caméra, petite, ne vous cache pas, la personne filmée vous voit. Ça vous donne une certaine marge comme acteur dans le hors-champ. Vous pouvez parler ou bouger. Mais pas trop, pour ne pas compromettre la stabilité de la caméra. Et voici une dissociation dans le corps. Le visage s’anime tandis que la main reste stable. Le rire s’étrangle à la gorge pour ne pas secouer les épaules. La bouche parle mais sans entraîner ces gestes des mains qui scandent la parole. On se retrouve contraint à un drôle de jeu minimaliste dont l’expressivité réduite a souvent pour effet d’entraîner une paralysie semblable chez l’interlocuteur que l’on filme. Alors la main gauche prend le relais. Elle se découvre une vocation rhétorique et assume maladroitement ces gestes refoulés des deux bras et des épaules. Le visage et la main gauche acquièrent une sorte d’autonomie ; ils écoutent, provoquent, accueillent l’événement tandis que la main droite filme. L’écart est constant. La main droite calcule parfois plus. Elle change la valeur du cadre ou isole un détail tandis que le visage continue à parler de tout et de rien ou à écouter sur le même ton. Parfois, le contraire. Le visage fait basculer une situation que la main droite n’a plus qu’à attendre. Cette dissociation travaille en permanence car ce sont là deux distances très différentes à la personne filmée. Le corps expérimente qu’il y a ces deux actions et pensées distinctes, celle qui provoque, met en scène l’événement et celle qui le filme. Ce n’est pas parce qu’un échange se fait à voix basse, en confidence, que l’on a forcément envie de le filmer de près. Ce serait aplatir les distances les unes sur les autres. On expérimente à chaque minute ces décalages comme des pertes d’innocence répétées. Comme à constater que l’on ne fait pas un avec soi-même.

(Peut-être se repeuple-t-on ainsi de l’intérieur pour lutter contre une forme de solitude générée, entre autres, par ces petites caméras. Il n’est pas aisé de faire assumer au corps un travail habituellement collectif. Il y a à résister pour ne pas confondre les distances. Ce n’est là qu’un exemple des formes d’isolement dans le travail qu’engendrent l’informatisation et la miniaturisation. Change la façon dont se déplacent les énergies et les pensées à l’intérieur des corps. C’est vrai dans les bureaux et dans les banques. Mais quand on se prend à mesurer l’ampleur du changement sur la fabrication et la vie d’un film, la déprime gagne. Le cinéaste peut filmer en autarcie, le monteur peut monter seul (le montage virtuel tendant à supprimer l’assistant-monteur) et le spectateur peut voir le résultat tout seul devant sa télévision (ou, pour reprendre un mot de Gilles Jacob, dans un train sur son ordinateur équipé d’un lecteur de DVD…) Et puis, si on rajoute une louche de Benjamin, quelques propos bien sentis sur la perte (moderne) de la faculté d’échanger des expériences, on commence à songer au suicide. Mais ce qu’il y a de remontant dans l’affaire qui nous occupe, c’est qu’il y aura toujours, enfin pour un bon bout de temps, des humains devant la caméra. Et c’est peut-être par là qu’il faut commencer, par ce nécessaire rapport à l’autre, pour combattre le risque de déprime inhérent à la pratique autarcique)…

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